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29/03/2008

inventaire/invention6Métamorphose du travail.

Shadoké par martingrall

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Métamorphoses du travail
d'André Gorz

éditions Folio essais (poche)
2004, 8,40 €


Lectures

Compris comme un ensemble d'activités destiné à satisfaire des besoins et partant à rendre la vie non seulement possible mais meilleure, le travail a toujours été au cœur des sociétés humaines. Hier ramasser des baies sur les arbres et ramasser du bois pour faire cuire le gibier qu'on aura tué, aujourd'hui se rendre au bureau ou aux assedics. Mais déjà je ne parle plus de la même chose, le travail étant devenu pour l'essentiel une activité rémunératrice s'inscrivant dans un système économique réglé et non plus une activité autonome. Ce qui est devenu évidence ne l'est pourtant pas depuis très longtemps et il faut peut-être souhaiter que cette définition restrictive du travail cède la place à quelque chose d'autre, de moins aliénant et de plus enrichissant, au sens plein du terme, et plus seulement monétaire. Et ceci pour une raison simple, bien que partiellement reconnue : il n'y a plus assez de travail pour tout le monde, et demain sera pire qu'aujourd'hui. Si nous ne voulons pas que les marginaux deviennent majoritaires, c'est à la notion même de travail qu'il faut s'attaquer et ceci afin de « déconnecter du travail le droit d'avoir des droits », selon la puissante formule d'André Gorz (Misères du présent, richesses du possible).

Travail et finalité, la question du sens

Dans un livre remarquable, Métamorphoses du travail (abrégé : M.T, Folio) André Gorz rappelle comment ce qu'il nomme « rationalité économique » a envahi le monde des activités humaines pour devenir le grand paradigme sur lequel régler non seulement notre « travail » mais tous les moments qui composent notre journée – et même nos nuits ! Ce basculement date historiquement du XVIII° siècle et des manufactures. Après avoir produit chez eux ce dont ils avaient besoin pour vivre, les artisans durent se rendre dans des fabriques non plus pour accomplir telle ou telle tâche et s'en retourner chez eux mais pour travailler un certain nombre d'heure en échange de quoi ils percevraient un salaire. La bourgeoise inventait le prolétariat et son exploitation. Gorz précise, « la répugnance des ouvriers à fournir jour après jour une journée de travail entière fut la cause principale de la faillite des premières fabriques ». Les ouvriers auraient aimé ne travailler que pour satisfaire les besoins qu'ils pouvaient satisfaire avant, en travaillant chez eux. Au lieu de quoi on les astreignait à travailler toute la journée et toute l'année pour un salaire qui dans un premier temps pouvait leur paraître excessif. Les employeurs se voyaient pour ainsi dire légitimés à réduire les salaires, mais une autre solution sembla plus profitable : créer de nouveaux besoins. La publicité allait s'en charger. Au déplaisir multiplié par l'automatisation et la division des tâches devait donc répondre les augmentations de salaires, les primes de rendements, etc… tout un système que le capitalisme moderne allait perfectionner (primes de fin d'année, treizième mois, stocks options…), ceci afin de pouvoir offrir aux travailleurs de « vraies » compensations. À la modestie presque idiote de l'ouvrier-producteur allait se substituer les insatiables et toujours nouveaux appétits d'une figure nouvelle : le travailleur-consommateur, non plus prolétaire mais middle-class se rêvant en bourgeois futur, on dirait maintenant en cadre dirigeant. Qu'on ne se méprenne pas sur mon ton ironique, je ne nourris aucune haine de classe, je souligne simplement la perfidie d'une évolution sociale dont aujourd'hui même ceux qui s'en sortent commencent à payer le prix : on ne gagne pas assez, il n'y a pas assez de travail et consommer frénétiquement semble de plus en plus absurde en plus d'être écologiquement dévastateur.

La question du sens est au coeur de l'œuvre de Gorz et c'est bien en cela qu'il est philosophe. Si aujourd'hui le travail est devenu ce qu'en matière de finance on appellerait une valeur refuge, une sorte d'étalon-or, c'est que ni la famille ni la patrie ne représentent plus des socles assez stables pour que les mentalités (pétainistes ? Badiou en fait l'hypothèse dans son livre polémique « De quoi Sarkozy est-il le nom ») ne s'effraient pas du délitement de nos démocraties d'autant plus avides de surveiller et de punir qu'elles sont affaiblies sur le plan de l'autorité institutionnelle. Il y aurait bien la culture ou l'art pour recimenter la société, mais l'inculture ayant gagné les classes politiques et l'urgence du bifteck occultant la nécessité de se retrouver au travers de médiations symboliques émancipatrices, on n'ose plus attendre grand-chose des nouveaux guides. D'autant moins quand on remarque que l'humanisme dont ils se réclament pour se faire élire finit généralement par entraver leurs mouvements en leur rappelant une exigence de vertu et d'épanouissement dont une fois au pouvoir ils ne semblent plus comprendre l'intérêt. Si le travail peut faire figure de valeur ultime, c'est qu'il est synonyme d'inscription et de reconnaissances sociales, même si, et c'est ce qu'il y a lieu d'examiner, l'activité à laquelle s'adonne le salarié peut sembler sinon dérisoire – elle est utile ! – du moins insensée au sens où ses finalités n'apparaissent pas aux yeux de celui qui s'escrime à satisfaire des intérêts qui le dépassent et dont on se fait fort de le tenir éloigné. Un intéressement au capital, voilà tout ce à quoi un salarié peut raisonnablement prétendre, et qu'il ne se mêle pas de savoir ce qui serait préférable à l'entreprise, encore moins aux salariés ou à la société dans son ensemble, bien que, nous allons le voir, le nouveau capitalisme sache désormais valoriser les personnes et même capitaliser l'humain, de sorte qu'une nouvelle culture émerge, a émergé : la culture d'entreprise. Comme le dit Gorz, « toute la question est de savoir si cette prise en compte prépare une exploitation et une manipulation aggravées des travailleurs ou une autonomisation des valeurs extra-économiques, non quantifiables, jusqu'au point où elles restreindront les droits de la logique économique au profit de leurs droits propres » (M.T, p 106).

Travail et valeur

Un concept est central dans la conception que Gorz se fait de ce que j'appellerais une société idéale : c'est le concept d'autonomie. Il définit ainsi le travail autonome : il est « auto-organisé » dans son déroulement ; il poursuit un but que les travailleurs eux-mêmes se sont fixé ; il est épanouissant pour la personne qui s'y livre (M.T, pp 130-140). Evidemment l'automatisation et l'hyperspécialisation représentent un obstacle considérable à la production du sens. Appuyer sur un bouton ou devenir l'auxiliaire d'une machine, étudier comment fonctionne un poignet quand un collègue avec lequel on n'a aucun échange étudie quant à lui le fonctionnement du coude ou du genou ne facilite pas vraiment la compréhension globale des processus ! Et pourtant, des expérimentations ont eu lieu, notamment chez Volvo, en Suède. Un modèle d'autogestion fut expérimenté dans les années 80, donnant des résultats remarquables en matière de gain de productivité. Il fut abandonné. C'est curieux comme l'homme semble redouter que son frère devienne intelligent. Aurait-il peur de perdre sa place ?
Cependant, il faut souligner le virage récemment pris par le capitalisme moderne qui, en prenant en compte la qualité des relations humaines et la valeur des personnes, contribue à faire reconnaître un fait désormais incontestable, à savoir que la valeur d'un bien – a fortiori d'un service (économie tertiaire) – ne dépend plus principalement du temps de travail nécessité pour sa production mais de ce qui le précède et de ce qu'il devient. La source de la valeur d'un bien marchand est à la fois antérieure à sa production (matière premières, recherche, ingénierie) et postérieure (valeur d'usage, capital symbolique, ou pour le dire plus simplement un bien vaut aussi par l'effet produit par son usage, par exemple l'exhibition de telle marque de vêtement, de lunettes ou de voiture signifiant ma réussite ou, plus hypocritement encore – la FNAC ! –, ma qualité d'agitateur – j'ajouterais non pas d'agité du bocal mais bien du porte-monnaie). Pour circonscrire le phénomène au niveau du travail indépendamment de la consommation, il y a lieu de distinguer entre « procès de production » et « procès de travail », le second prenant le pas sur le premier. Et de se demander si la nouvelle conception «élargie » du travail – le travail immatériel toujours déjà commencé et ne finissant jamais – est à même d'apporter une réponse plus satisfaisante à la question du sens de ce qu'on fait que le simple processus de production, dénoncé il y a déjà longtemps et à juste titre comme aliénant, alors que, rappelons-le, via l'automatisation, il devait contribuer à libérer les êtres humains des tâches ingrates afin qu'ils puissent se consacrer à des activités plus nobles.

Le travail immatériel

Deux choses se télescopent que je vais essayer de démêler : d'une part le capital, et notamment le capital fixe, c'est-à-dire l'ensemble des moyens de production ou des machines ; d'autre part les hommes et leur valeur. Elles se télescopent parce que toutes deux sont déterminantes dans la définition de la valeur d'un bien ou d'un service, mais elles doivent être nettement distinguées pour pouvoir aborder la question des savoirs et des savoir-faire et de la résistance qu'ils offrent à la quantification, partant au système économique. Deux enjeux se greffent sur cette question de la valeur : le premier consiste à mettre à jour ce qui participe d'une économie générale de manière invisible et non rémunérée, au détriment des citoyens (question du revenu d'existence compris comme juste retour des choses et pour reprendre ma formule du début, des « droits déconnectés du travail »). Le second vise à identifier des activités non-marchandes afin de marquer des limites au marché (après le tout-politique, le tout-économique) et sauver autant que faire se peut notre liberté ou notre capacité à nous libérer.

Sur un plan macro-économique, reconnaître que la valeur d'un bien est en grande partie indépendante de son coût de production contribue à la dévalorisation du capital fixe, ce qui incite les entreprises à se défaire de ce poids machinique pas si rentable que ça. Il y a les délocalisations bien sûr, mais il y a aussi les externalisations, plus communément appelées sous-traitance. Ainsi écrit Gorz, « les entreprises de production matérielle sont reléguées au rang de vassales des firmes dont la production et le capital sont essentiellement immatériels » ( L'Immatériel, p 49, abrégé I). Il ajoute : on loue son capital fixe matériel plutôt que d'en être propriétaire. Ex : Nike. « Nike ne possède ni installations ni machines : son activité se borne à la conception et au design. » Etonnant. Le mouvement est le suivant : j'externalise ce qui ne rapporte plus tant que ça ; à l'inverse j'internalise ce qui confère une plus-value, les services. En d'autres termes, je mise sur la connaissance ou l'intelligence plus que sur les matériaux, je mise sur le capital humain. On pourrait citer Google, société « intelligente », dont la réussite tient essentiellement aux trouvailles de ses « chercheurs » qu'elle renouvelle régulièrement, ceci afin d'être au top de l'inventivité. Quand on voit en plus comment elle intègre son personnel dans sa « maison », quasiment à la manière d'une secte ou d'une université offrant sur place le manger et le coucher, exigeant une immersion quasi-totale de l'individu dans la culture de l'entreprise pour un temps limité, on se dit que Google est effectivement au sommet du management actuel.
La flexibilité aidant, ce n'est pas seulement l'entreprise qui change, c'est le travailleur. Il est en passe de devenir son propre employeur. En effet, s'il veut rester compétitif, il doit gouverner sa vie à la manière d'une entreprise : se former sans cesse, investir dans les nouvelles technologies, se cultiver afin d'en savoir plus que ses concurrents… Gorz voit même comme horizon de ce devenir-entrepreneur du travailleur une fin du salariat. Ce qui pourrait être une bonne chose, si un espace et un temps non dévoués à l'économie parvenaient à se dégager de l'étau.
L'idéologie actuelle dit « tout est travail » et plus le travail valorise l'intelligence, moins il se définira par une présence à un bureau couplée à un nombre d'heure. C'est à trouver des solutions et donc à ouvrir son esprit que le travailleur de la « knowledge society » doit s'appliquer. En un sens, il ne travaille jamais mieux que quand il ne travaille plus. C'est Glenn Gould qui trouve le moyen de surmonter l'obstacle que lui posait telle ou telle partition lors d'une promenade en forêt, c'est je ne sais plus quel chef d'Etat américain qui décide d'une stratégie militaire en plein cœur d'une partie de billard… Nos managers actuels le savent, le surmenage n'est pas bon à la productivité. Il vaut mieux souffler et penser à autre chose, ou plutôt souffler en y pensant, que de persister dans l'impasse.
Qui dit travail immatériel et travailleur-entrepreneur dit par conséquent non pas plein emploi mais plein temps. C'est sur cette idée qui veut que le temps hors-travail contribue à la productivité que s'appuie la revendication d'un revenu d'existence.

Le revenu d'existence

L'idée d'un revenu d'existence, assez largement débattue en dépit d'un flou concernant ses modalités d'application, se veut un moyen efficace pour sortir de l'assistanat. À l'heure qu'il est, on attribue des minima sociaux à des gens auxquels on reproche de coûter cher à la société, sans prendre en compte le fait qu'il n'y a plus assez de travail pour tout le monde et que partant il y aura nécessairement des laissés-pour-compte, ni non plus l'aubaine qu'ils représentent pour des employeurs sans scrupule recherchant une main d'œuvre à la fois peu coûteuse et corvéable à merci. Que certains ne soient même pas conscients de ce que cette humiliation permanente rapporte à d'autres ne les excuse en rien, l'idéologie actuelle du travail est un mensonge qui détruit des gens, ce qu'il faut commencer par reconnaître si l'on veut pouvoir sortir de ce piège.
Pour éviter de devenir une subvention détournée aux employeurs, le revenu d'existence doit donc être « suffisant ». Notion vague. Idéalement, selon Gorz, ce revenu devrait permettre à des personnes de poursuivre des activités non-marchandes s'inscrivant généralement dans le cadre de la vie associative et de créer des richesses non monnayables, utiles à la recomposition du tissu social (enfin un rapport non marchand avec ses semblables !). Gorz est tout à fait conscient du risque qu'il y a à vouloir rendre visible une activité qui ne l'est pas, à subordonner aux contraintes de la rationalité économique un faire qui lui échappe. Pour autant, il ne semble pas voir que, dans la mesure où l'on ne saurait contraindre quelqu'un à faire quelque chose en échange d'un revenu sans faire de ce revenu un salaire, rien ne peut garantir que le bénéficiaire de ce revenu d'existence se consacre à une noble cause, ou réputée telle. Il y a même tout lieu de penser que ce revenu servira à la consommation et à rien d'autre. À mes yeux il paraît plus urgent de travailler à la transformation des mentalités, ce que néanmoins cette question du revenu d'existence contribue à faire en déconnectant la question des droits de celle du travail. Gorz écrit : « Chômage ne signifie ni inactivité sociale ni inutilité sociale mais seulement inutilité à la valorisation directe du capital. » (I, p 100). En d'autres termes la société à tout intérêt à faire fructifier les richesses non marchandes que ces hommes et ces femmes sont en puissance de créer plutôt que de les rabaisser et de les marginaliser. Il est vrai que cet effort, c'est toute la société qui doit le fournir et qu'il serait vain d'espérer une réponse pertinente à cette question de l'exclusion de la part de l'Etat, lequel semble beaucoup plus soucieux de faire disparaître les exclus de sa comptabilité du chômage que de rendre une dignité à ses citoyens.


Le travail autonome ou le non-travail

D'un côté le travail est devenu immatériel et en un sens tout le monde y participe et tout le temps, d'un autre des forces de résistance s'organisent et notamment en ce qui concerne la circulation des savoirs. Du coup, soucieux de contrôler l'incontrôlable et de chiffrer l'inchiffrable, le capital se mobilise non pas sur la fabrication des savoirs et la manière qu'a tout un chacun de s'approprier ce qui relève d'un patrimoine commun propre à chaque époque, mais sur l' accès à la connaissance. La grande question, plus actuelle que jamais, en matière d'économie et d'information, consiste bien à réguler ou interdire l'accès à ce qui est anarchiquement ou pas mis en commun. Gorz est un enthousiaste d'internet. Il se réjouit de ce que le capitalisme numérique favorise l'appropriation collective de formes de connaissance généralement peu accessibles. Il est vrai que l'on est noyé sous l'information, mais il n'est pas moins vrai que les logiciels libres permettent le développement d'activités multiples et la mise en réseaux de productions personnelles, intellectuelles ou artistiques comme jamais auparavant. C'est dans la mesure où l'accès libre favorise une « production de soi » que Gorz défend le numérique. Il n'aborde pas la question de la dévalorisation des contenus, de l'addiction à la machine ni du dépérissement des relations humaines, même si, globalement, il dénonce la déshumanisation qu'engendre le développement et l'usage des nouvelles technologies (à cet égard la fin de L'Immatériel ressemble à un cauchemar futuriste, malheureusement étayé par des citations réelles de chercheurs bien vivants !). La valeur d'Internet n'est que faiblement marchande, elle est pour l'essentiel une valeur d'usage. Autrement dit, internet ne vaut que pour autant qu'on en fait un usage valorisant à nos propres yeux.

André Gorz ne perd jamais de vue l'exigence de sens qu'il pose au fondement de toute pratique. Pour lui l'activité marchande, l'argent, est incapable de traduire la beauté et l'humanité qui font tout le prix de l'existence. Il écrit : « La valeur argent ne reflète en rien la valeur esthétique, laquelle ne reflète en rien la valeur travail » (I, p 75). Ce n'est pas le prix d'un tableau qui me le fera aimer pas plus que ce n'est le nombre d'heures passé par l'écrivain sur son roman qui en fera la qualité. L'essentiel pour Gorz réside dans la mise en commun, dans le partage et dans la qualité des relations qui relient les être humains. C'est bête à dire mais au vu de l'évolution de nos sociétés ça vaut la peine d'être rappelé. Un autre point mérite d'être souligné. C'est le rôle de l'art, que l'on confond trop souvent avec la culture, celle-ci n'étant que l'appropriation par la société, nécessaire évidemment, mais parfois discutable, de ce que l'art met à jour. Gorz est proustien en matière d'esthétique. Il ne dit pas clairement que l'art doit décevoir mais qu'il doit déranger, ce qui dans certains cas revient au même. L'art doit renouveler nos manières de voir et de sentir, de penser et d'imaginer. En ce sens l'art est au cœur de la société, l'art est même le cœur du système, sa force de vie et de renouvellement, entendue que l'art donne voix à ce que l'organisation sociale étouffe, la vie vécue, les rêves et les souffrances, les espoirs et parfois la colère. Changer dérange. Les plus progressistes se doivent de le reconnaître, l'art demande un effort, un surmontement de soi et de ses habitudes. L'art est un combat. Et pourquoi dérange-t-il, tout en enchantant, du moins après un petit temps d'acclimatation ? Parce qu'il déblaie pour faire voir du nouveau. Un visage inconnu qui peut charmer ou faire peur et duquel en tout cas on ne sait pas quoi attendre. Le pire ou le meilleur, les deux peut-être, comme quand on dit mariage. L'art implique réflexion, décision, autonomie, jusqu'à l'altérité, la découverte et l'accueil de l'autre, la voix de l'étranger. Pour conclure je citerai Marguerite Duras, qui en son temps, en raison de la liberté qui la gouvernait, fut chassée du parti communiste, ce qui n'a pas manqué de la peiner. Ces lignes sont extraites des Yeux verts, du début, le petit paragraphe qui s'intitule « Le non-travail ». Elle dit : « Et écrire non plus, non, je ne crois pas que ce soit du travail. Je l'ai cru longtemps, je ne le crois plus. Je crois que c'est un non-travail. C'est atteindre le non-travail. (…) Tous, on cherche ces instants où on se retire de soi-même, cet anonymat à soi-même que l'on recèle. On ne sait pas, on ne sait rien de tout cela qu'on fait. » De cette évidence difficile à atteindre, chacun tirera l'enseignement qu'il pourra et, à sa manière, à son échelle, remettra le monde en question. Ce qui reste à faire et l'est quotidiennement. Alors au boulot, pour mettre le travail à mal et vider le ciel de ses intrus.

Pascal Gibourg / Travail et non-travail, la leçon d'André Gorz
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