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12/05/2008

Les mémoires de la faim

L'esclavage reste au top! A fleur de peau. A peau des mots.

Shadoké par martingrall

Les mémoires de la faim

Par Edouard Glissant

« DES IMAGINAIRES NOUVEAUX… »
Le scandale de la faim dans le monde, et de l’irresponsabilité affichée par ceux qui en sont la cause directe, les producteurs mondiaux et leurs systèmes impitoyables de rentabilité, nous oppose la double difficulté du rassemblement des opinions éparses dans l’espace international, et des mémoires des peuples, qui se dissipent rapidement dans les exaspérations de l’actualité.

Ce qu’on a appelé les émeutes de la faim, dans les pays les plus pauvres du monde, émeutes déclenchées par les augmentations brutales des produits de consommation de base, le riz principalement, et dont une des explications les plus scandaleuses, avancée par ces mêmes producteurs, a été que « le marché donne ainsi le signal que la production agricole est insuffisante », explication outrageuse et indigne de l’humanité même la plus basse, nous devons nous avouer, quelques jours à peine après leur explosion, que l’écho s’en dissipe déjà dans les autres torrents de ce qui inlassablement court dans le monde, et que ces émeutes ne sont désormais commentées que dans les pays qui n’ont pas eu (encore) à souffrir de telles famines.

Nous n’avons plus recours à des théories ni à des idéologies pour ce qui est du ralliement des opinions éparses dans le monde, leur accumulation peu à peu mène à des réseaux démultipliés de connaissance dont nous nous habituerons bientôt à les consulter et à en faire notre bien. Quant aux mémoires des peuples, qui se dissipent elles aussi, nous savons aujourd’hui que la principale manière de les préserver est de les mettre ensemble. Tant que nous écouterons seuls dans notre lieu les misères du monde ou ses joies, ou que nous crierons seuls nos misères et nos joies, nous écourterons nos mémoires et nous méconnaîtrons celles des autres.

La plus neutre de nos manifestations commencerait par un rappel de ces épidémies de la faim du monde, et les commémorations que nous célébrerons au cours du mois de mai 2008, à propos des esclavages qui ont frappé l’Afrique et les pays de la diaspora africaine, n’auront de sens que si nous convenons des propositions suivantes : chacun en a le pressentiment, nous ne les mettons jamais en commun.

Les catastrophes du monde sont d’autant plus exterminatrices qu’elles sont isolées, non connues, non durables dans le souvenir des peuples. Les mémoires vivantes des collectivités humaines, qui souvent s’opposent, se renforceraient à se rapprocher, dans le champ éclaté du Tout-monde. Il en est ainsi pour les mémoires des esclavages, quand elles sont ravivées par les descendants des esclaves : non seulement réveiller et préserver ce qui a été occulté ou obscurci de ces histoires, mais aussi préparer ce qui réunira et défendra les humanités, sur ces mêmes Plantations renouvelées. Commémorer l’abolition de ces esclavages : ouvrir sur le monde, les servitudes modernes, les oppressions clandestines ou spectaculaires. Commémorer l’abolition de ces esclavages : contribuer aux imaginaires des peuples du monde, des peuples dans le monde, qui déjà proposent une nouvelle conception de ce monde, par où on voit que les colonisations, les esclavages, les famines, les immigrations ont les mêmes causes, qui ne sont pas de mécanicité économique, mais d’une férocité d’exploitation sans pareille.
Commémorer l’abolition de ces esclavages : constater que l’Europe organise l’exploitation des pays africains (agriculture, pêche, produits naturels) et la répression sans délai ni merci des immigrations qui en sont la conséquence.

C’est ce que nous, (ce n’est pas là un nous communautariste), proclamerons tout ce mois de mai, et toute cette journée du 10 mai.





Tous les jours de mai
Par Edouard Glissant


« TOUS LES JOURS DE MAI SONT POSSIBLES, PUISQU’EN MAI 1848 LES ESCLAVES REVOLTES DES ANTILLES ONT IMPOSE LA DECLARATION PUBLIQUE DES DECRETS D’ABOLITION… »

Les débats devenus publics et terriblement contradictoires sur l’Histoire et la mémoire, sur les histoires, les mémoires (concevons-nous un devoir de mémoire, pouvons-nous réinterpréter sinon les faits du moins les théories de l’Histoire, pouvons-nous en dire ce que le poète Jules Monnerot affirmait de la sociologie : « les faits historiques ne sont pas des choses » ?), et les conclusions changeantes de ces débats, tendent à suggérer qu’en vrai, c’est-à-dire, au quotidien, nul n’attendrait le soutien d’une « mémoire de l’Histoire » pour vivre ou survivre, et que, dans les cas où cette mémoire aurait risqué de raviver des hantises ou des regrets ou des remords, l’individu ou la collectivité qui en aurait souffert pourrait à bon droit l’offusquer ou l’effacer, comme gênante ou paralysante.

Dans le langage des comédies, « le pain quotidien des peuples ne semble pas fait du levain des consciences mémorantes », surtout quand ces consciences examinent des offenses que nous avons perpétrées alentour : l’oubli « objective » en heureuse paix les événements qui étaient devenus gênants pour nous.

Ce nous-là relève d’une société sûre de son droit et de sa force. Aucune collectivité, disons aucune communauté, de cette espèce, n’attendrait un éclairage né de sa propre histoire pour perdurer, mais seulement une sorte de for-ce indistincte, disons même obscure, qui aurait résulté de cet éclairage ou qui en tiendrait lieu : cette collectivité saurait en tout cas élire instinctivement de son passé immédiat ou lointain ce qui lui convient et qui concourt à sa gloire ou pour le moins à son confort, ignorant délibérément ou inconsciemment ce qui aurait pu constituer pour elle une gêne ou entraîner des regrets ou soulever des remords.

Cette même collectivité se déclare ainsi le seul réel témoin qui à ses propres yeux compte, seule juge de ses actes, et elle affirme qu’on ne vit pas de regrets ou de remords, ce qui est vrai. L’oubli pour elle aura une fonction, à la fois de mémoire objectivée, d’idéologie aussi, en dehors de toute considération de droit : « A tort ou à raison, mon pays. » Les communautés contraintes n’ont pas de ces libertés.
Edouard Glissant
A LIRE :

“Les Entretiens de Baton-Rouge”, d'Edouard Glissant , avec Alexandre Leupin (Gallimard, avril 2008).

SUR LE NET :
L’institut du Tout-Monde, créé à l’initiative d’Edouard Glissant : http://tout-monde.com

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