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02/09/2008

Sarah d'Ostende.

martingrall


Ce matin j'apportais un mot à la maitresse, l'informant que je quittais l'école à la fin de la matinée, pour un ou deux mois.
L'institutrice de la sixième qui était également épouse du directeur, regarda la lettre. Me regarda désabusée et triste
- Bon de toute façon. Ce ne sera pas avec moi, tu grimpes en cinquième. Du balai.
Elle me dévisagea enfin,
- J'espère que tu nous comprendras. La peur est le moteur du monde. Il ne faut jamais rien bouger. Encore moins faire bouger. Surtout ne jamais responsabiliser. Ta mère a raison. Par la peur, la pourriture domine.
Je ne comprenais pas tout. De toute façon j'étais privé de français, grammaire, orthographe et dictée incluse. A six ans on me mettait déjà de côté.
Liberté, Egalité, Fraternité. J'apprendrai ailleurs. Dans le désordre.
Je regagnais ma place au premier rang. Comme d'habitude je tendais la main vers mon livre de géographie pour passer le temps dans le couloir. Mes trois dernières heures d'école publique étaient du français. Et depuis le 2 novembre de l'année précédente, il était interdit de m'apprendre le français.
Pas un interdit clair, un interdit Celte ou Germain, un interdit français les yeux en dessous.
- Van den Bosh, tu n'as pas besoin de savoir le français, tes parents se débrouillent très bien dans d'autres langues.
Et c'était vrai, tous les mois le carnet de notes arborait de superbes 10 sur10, en orthographe, en dictée, en grammaire, en récitation. Ils compensaient mon zéro de conduite. Ajoutés au 10 en calcul mental, impossible à minorer, et aux 9 sur les autres matières, j'étais premier de la classe.
Début Février, le maire a fait une descente dans l'école. Le règlement devait être changé, pour mettre de l'ordre dans la commune. Mon zéro de conduite contamina mes autres notes qui passèrent de neuf à huit. Pendant les quatre mois suivants, j’étais devenu le deuxième de la classe. Une place en or. Une place invisible des inspecteurs de l'éducation. Tout était en ordre.
Et puis non. Je prenais mon Bled, celui d’Agnès bien plus grande que moi. Je passerais mes trois dernières heures en français comme tout le monde, mais dans le couloir.
- Van den Bosh, assieds-toi. Passe tes trois dernières heures en classe avec tes petits camarades.
La directrice se rebellait. Tardivement républicaine.
Elle s'adressa aux trente sept autres enfants.
- A une heure et demi après manger, vous vous déplacerez tous d'une place, Van den Bosh quitte l'école. Pour cette année.

11H30, la dernière cloche de mon insouciance, à l’instant elle était encore ma dernière de l'année. Ma maison était à deux cents mètres du porche scolaire avec son fronton. Ecole Municipale avec coulés dans le même béton, légèrement en dessous les mots. Liberté Egalité Fraternité

Cinq minutes plus tard, Deturc ma fiancée presque noire était inconsolable, la juste bonne pour le schleu. Shleuh, dommage que mon français n’allait pas jusqu’au Maroc. Je ne savais pas. A Lille, à cette époque, un chleu c’était un allemand. Et, c'était moi le schleu. Et je l’abandonnais. Les grands de l'école publique et primaire m'avaient appris ce mot. Boche, je l'avais déjà. Passé l’angle de la rue de la république, j'aperçus une superbe voiture noire garée devant la porte. Ma mère était déjà assise sur le siège avant droit, sur la banquette arrière mon père s'affairait à l’intérieur d’une petite valise, ma sœur Agnès attendait.
À peine m'avait-il vu, qu'un géant sortit de la voiture et vint à ma rencontre.
- Je suis Jacques. Un ami de tes parents. On part tout de suite. Il faut être à Ostende à treize heures trente sans faute. Il va falloir dropper, mais on passe par la mer quand-même. Direction La Panne. vive les vacances. Tu aimes le poisson?

Maman était épanouie, rayonnante dans sa jupe plissée soleil. Grise.
Non vison. Quand vas-tu apprendre les couleurs !
Ses yeux verts avaient l'intensité du monde. Papa toujours occupé, prenait la place du milieu, les gosses aux fenêtres. Il était détendu, heureux. J'étais bien.

Feulement du six cylindres en ligne. Jacques expliquait la voiture qui avançait vers les vacances, Attention la seconde craque un peu. La troisième c'est du velours.

Nous passions devant l'école, où les instituteurs étaient en pleine discussion, indifférents. Au bout de la rue, le canal coincé entre les maisons de briques des filatures et de l'huilerie, puis la route vers Dunkerque.

A Armentières on passera par le mont noir, je m’arrête à la maison de Marguerite. On continuera par la Belgique.
Jacques parlait, expliquait, informait. Maman riait et me regardais avec envie découvrir les grandes cages de fils de fer sur lequel le houblon s'entortillait. Elle prit la main de Jacques et embrassa l'intérieur de la paume large et ouverte.
Elle devança mon regard.
C'est la main du pommeau, celle qui teint l'épée, celle qui fait que nous sommes tous réunis, vivants et bien vivants. Celle qui nous fait futurs.

La traction quinze s’éteignit sur le môle à quelques millimètres d’une borne de pierre interdisant tout franchissement. L’écluse des marées était profonde. Maman s’enjoua, les yeux soudain espiègles.
Ha ! Myriam est déjà là. Un gros break américain avec l’arrière en bois type porte bétail, était garé juste à côté du restaurant. Treize heures trente cinq. Ouf.
Maman prit Agnès par la main, Jacques m’affubla d’un prénom temporaire.
Tu t’appelleras Martin, c’est le nom d’un petit soldat de petite guerre, pour les vacances seulement.
Avant d’entrer maman toucha longuement de la main droite un petit tube de métal. Puis poussa gaiement la porte qui se dégonda d'étonnement. Papa toucha le tube nonchalamment, Jacques Agnès et moi avons fait de même. Longuement.
Dedans il y a comme les pages d’un missel, la Thora. Je t’expliquerais. Fait comme-moi.
Jacques allait m’apprendre tout ce que mes parents ne voulaient plus jamais connaître.

Myriam! Maman courra vers une jeune femme au teint mat et à la chevelure opulente. Elles restaient soudées l’une à l’autre. Sarah était assise autour de la table. Je ne lui plaisais pas avec ma tête toute blanche et ma peau rose qui passait par endroit.
Jacques me fit asseoir à côte de Sarah, me présenta,
Sarah je te présente Martin, le fils de Louise, sa sœur Agnès. Paul son père. Ton père n’est pas là ?
Non, il avait du travail à Anvers. On doit passer le prendre après avoir mangé. Il a dit qu’il mangerait à Zoute plus tard.
Machinalement je pris un morceau de pain belge, bis aux céréales, et l’égaya d’une pincée de sel. Myriam interrogea maman du regard.
Non c’est machinal. Il croise le pain, c’est un vrai poème.
Tout le monde me copia. C’est à cette table que je vis Asher, pour la première fois les premiers triangles de papiers kraft, d’où débordaient les petites grises d’Ostende. Myriam et maman étaient à part, entre elles. Seules au monde.
Paquet de crevettes grises, seuls au monde, c’est comme ça que Sarah et moi sommes restés tout ce temps.



 
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